Dans l'artillerie, servir une pièce à sa cadence de tir s'apprend sur le terrain, sur un système réel, par la répétition. Le problème n'est pas pédagogique. Il est économique et opérationnel : les créneaux de tir réel sont rares et coûteux, l'obus de plus de 40 kg ne pardonne pas l'erreur de geste, et chaque système sorti pour la formation quitte le service opérationnel. Pour préparer ses équipages sans dépenser de munitions ni entamer la durée de vie du tube, un grand industriel européen de la défense terrestre a développé avec Myxed un simulateur de réalité mixte : une réplique physique de l'arrière du canon, une scène 3D superposée au réel, un casque relié à un calculateur sécurisé. D'un prototype en bois et en tubes PVC présenté en 2018, le dispositif est devenu un produit vendu à l'export, avec une première livraison en 2025. Un équipage tire environ cent obus réels par an. En simulation, il en déroule plusieurs milliers sur la même période.
Un enjeu de formation à grande échelle
Un équipage de pièce, jusqu'à cinq postes selon les versions, sert le canon automoteur de 155 mm monté sur camion. Approvisionner, pointer, mettre à feu : chaque poste tient un rôle, dans un ordre précis, à une cadence qui peut atteindre six coups par minute. Les munitions pèsent plus de 40 kg. Le geste est lourd, minuté, collectif. Il résiste aux supports vidéo et aux manuels, parce qu'il s'acquiert par le corps et par la coordination du groupe, pas par la lecture.
Cet industriel produit et livre ce canon partout dans le monde, à un rythme qui augmente, avec des commandes en forte hausse à l'est de l'Europe. Chaque système livré est un nouvel équipage à former, vite, si possible avant que le matériel arrive. Ces systèmes restent en flux tendu et en maintien en condition opérationnelle. Mobiliser un canon pour la formation, c'est le retirer du service.
Le tir réel a lui aussi un coût direct. Le tube a une durée de vie limitée, comptée en nombre de coups. Les munitions sont chères. Les zones de sécurité sont strictes, l'objet est pyrotechnique, une erreur de manipulation a des conséquences graves. En France, un équipage ne tire qu'environ cent obus par an pour s'entraîner.
Un dernier risque tient à la fidélité de l'entraînement. S'exercer sur un système peu fidèle installe de mauvais réflexes. Sur le système réel, ces réflexes coûtent cher, et la formation manque son but. La doctrine de simulation des armées a changé ces dernières années : en haute intensité, mobiliser du matériel réel comme support de formation n'est plus tenable.
Le déclencheur
L'industriel présente un premier prototype en 2018, sur un grand salon international de défense : des planches de bois, des tubes PVC, des casques de réalité virtuelle équipés de caméras stéréoscopiques pour un passthrough bricolé. Les retours suffisent à lancer la suite. En 2019, sa filiale de formation ouvre un démonstrateur financé sur fonds propres. Cette filiale conçoit depuis 2008 des contenus techniques en réalité virtuelle, en réalité augmentée et en réalité mixte, pour des clients militaires et civils. L'équipe fiabilise la partie physique, passe les munitions au poids réel, remplace le montage d'origine par les premiers vrais casques de réalité mixte.
L'équipe retient un cas d'usage prioritaire : le scénario de tir de l'équipage de pièce. La séquence démarre canon mis en batterie. Le déplacement et la cabine restent de côté, la formation se concentre sur ce qui coûte le plus de temps d'instructeur, expose le plus au risque sur matière, et demande le plus de coordination. Le développement dure ensuite plusieurs années, avec les unités opérationnelles et les équipes de formation.
Une réplique physique, une scène 3D superposée, une incrustation en temps réel
Le dispositif repose sur une réplique physique à l'échelle 1 de l'arrière du système. Elle ne reproduit que les éléments que l'équipage manipule : ensembles mobiles, plans de travail, munitions au poids réel. La réplique physique est utile lorsque le geste doit être exact au poids et à la position près, ce qu'une manette tenue en main ne permet pas. En réalité virtuelle seule, la main de l'équipier passerait à travers la pièce.
Le casque superpose une scène 3D sur cette structure réelle. L'équipier touche le métal là où il doit agir, et voit autour de lui le système complet, le poste de tir et le champ de bataille en trois dimensions. Le réel qu'il manipule et le virtuel qu'il observe occupent le même espace.
Le système calcule l'incrustation en temps réel, image par image, sans phase de montage. L'équipe peint en bleu les surfaces neutres de la salle et de la réplique, et non en vert comme au cinéma : la tenue de combat est verte, et l'incrustation verte la ferait disparaître dans le décor. À l'image, les éléments réels restent, le fond bleu laisse place à l'environnement calculé. Le procédé exige un éclairage diffus et uniforme, faute de quoi les zones d'ombre ne s'incrustent pas.
Le casque est un modèle de réalité mixte professionnel, à passthrough vidéo haute résolution et caméras frontales. Le calcul tourne sur un ordinateur sécurisé ; le casque ne se branche qu'à lui. L'ensemble fonctionne hors ligne, sur des lignes de fabrication conformes aux standards de défense. Un système de poulie porte le câble, et le casque s'insère dans un vrai casque d'artilleur : l'équipier ne sent ni le poids ni la gêne du matériel.
Toute la pièce s'entraîne en même temps. Chaque équipier a son casque, son poste, sa zone au sol matérialisée et non franchissable, son rôle dans la procédure. Les équipiers déroulent la séquence de tir complète et se coordonnent, dans une salle d'environ 100 m². Le niveau sonore monte jusqu'à 92 dB pour restituer le bruit et la vibration du départ du coup.
L'équipe a conçu le dispositif autour de cette contrainte du collectif. Un équipage ne progresse pas poste par poste. Il apprend à tenir la cadence en groupe : absorber un retard d'approvisionnement, repartir après une panne sans casser le rythme, garder le tempo sous le bruit. Le simulateur reproduit cette pression de groupe, séance après séance, sans qu'un seul obus quitte le stock.
La scène change selon le théâtre : désert, forêt, neige, mode nuit. Le brouillard dégrade la communication visuelle entre équipiers, la poussière se lève au départ du coup. Le simulateur reproduit la physique du système : le canon ne réagit pas de la même façon à vingt degrés sous zéro qu'à quarante degrés de chaleur. L'instructeur déclenche des pannes et enraye la chorégraphie pour installer des réflexes. Un bouton remet la scène à zéro, sans risque pour l'équipe ni pour le matériel.
Ce qui change pour les instructeurs et les équipages
Avant ce simulateur, l'entraînement à la cadence supposait un créneau de tir rare, un système réel disponible, et un risque assumé à chaque séance. Une part du temps d'instruction servait à réinstaller les fondamentaux, séance après séance.
Avec le dispositif, l'équipage répète la séquence de tir autant que nécessaire, à la cadence réelle et avec le poids réel : il peut s'entraîner sur un équipement critique sans l'immobiliser, sans consommer de munition ni user le tube. L'instructeur ne rejoue plus les bases. Il travaille les réflexes, la coordination entre postes et la gestion de panne.
Pour le débrief, l'instructeur s'appuie sur les données du casque. Le casque enregistre la position, les gestes, la séquence, le respect des temps. L'instructeur dispose d'un retour vidéo, de l'état du système et d'une chronologie complète de la séquence. Il reprend chaque équipier, puis la pièce dans son ensemble. Il vérifie si chacun se tenait dans sa zone de sécurité au moment du départ du coup. Les équipages peuvent s'entraîner avant même la livraison du système, ou entretenir leurs acquis entre deux campagnes de tir réel.
Le changement est aussi organisationnel. Les instructeurs interviennent sur des équipages qui ont déjà déroulé la procédure des dizaines de fois. Ils partent d'un niveau plus avancé et consacrent leur temps à ce que seul un instructeur transmet. Entraîner une pièce complète, à la bonne cadence et avec le bon geste, sans mobiliser de système opérationnel ni exposer personne : le dispositif le rend possible. Le simulateur prépare, le tir réel valide.
Des résultats mesurables
En conditions classiques, un équipage tire environ cent obus réels par an à l'entraînement. En simulation, il en tire plusieurs milliers sur la même période, à la cadence et au poids réels.
L'entraînement porte sur l'équipage complet — jusqu'à cinq postes — en coordination. La cadence tient à la synchronisation entre postes, et c'est elle que le simulateur fait répéter, poste par poste et tous ensemble.
Le prototype de 2018, en bois et en PVC, est devenu un produit financé sur fonds propres, vendu à l'export, livré une première fois en 2025. Hors de ce programme, le secteur aéronautique rapporte que des dispositifs comparables, sur l'entraînement des pilotes en réalité mixte, auraient réduit d'environ deux tiers le temps de formation et permis de meilleurs résultats qu'un cursus conventionnel.
Passer à l'échelle
Le dispositif se déploie sur site client, école d'application ou régiment, l'armée fournissant le local et les infrastructures. Les instructeurs se forment d'abord au dispositif, puis forment les équipages en autonomie, comme dans toute formation en réalité mixte pour l'industrie. Le modèle vaut pour d'autres systèmes et d'autres environnements que ce canon. Le même principe — préparer un geste précis et répétable à grande échelle — s'applique déjà à la transmission des savoir-faire de la maroquinerie de luxe.
Les prochains paliers sont à l'étude. Des capteurs physiologiques pourraient mesurer la charge cognitive et suivre le regard. Une couche d'intelligence artificielle pourrait générer des scénarios à partir de données de terrain, ajuster la difficulté en temps réel selon l'état de l'apprenant, et signaler en amont les gestes à risque. Ces pistes restent une feuille de route.
Le socle est en place : un cas d'usage précis, le tir ; une réplique physique minimale mais fidèle ; un suivi individuel et collectif de chaque séance. Il est conçu pour s'étendre.
Ce qui a été construit ne remplace pas le tir réel. Il le prépare.